Jour 0 : échec à deux balles
25 janvier 2026
La veille du départ
Nous sommes la veille du départ. Les valises sont prêtes. Je suis dans mon appartement à regarder le mur dans le blanc de la peinture à attendre l’heure de partir. Un hôtel m’attend pour la nuit pas loin de l’aéroport.
Pour m’occuper, j’écoute des podcasts : l’un parle de l’équipement des chevaliers aux XIIᵉ et XIIIᵉ siècles, l’autre d’intelligence artificielle. Sans vraiment y penser, je passe de l’armure médiévale aux algorithmes modernes. Finalement, avant même d’avoir quitté mon salon, je voyage déjà entre tradition et modernité (sic).
Côté IA, c’est Mehdi Moussaïd qui prend la parole. Chercheur spécialisé dans l’étude des foules, il s’intéresse ici à l’impact de cette nouvelle technologie sur la recherche. Il évoque notamment une expérience menée avec des médecins et des intelligences artificielles chargés d’établir des diagnostics. Pris séparément, l’IA se montre plus performante que l’humain. Mais la solution la plus efficace reste finalement une collaboration entre les deux : un médecin et une IA, côte à côte. L’honneur est sauf.
Pionniers et suiveurs
Dans ce même podcast, il évoque aussi les chercheurs d’or de l’Ouest américain. Deux comportements se dégagent : les pionniers, qui partent creuser là où personne n’a encore posé sa pelle, et les suiveurs, qui préfèrent exploiter les filons déjà découverts. Contre toute attente, le comportement le plus rentable sur la durée est celui des suiveurs. Les pionniers prennent davantage de risques pour des gains potentiellement spectaculaires, mais à long terme, ce sont les suiveurs qui s’en sortent le mieux. Évidemment, sans pionniers pour découvrir l’or, les suiveurs n’auraient rien à suivre.
Moi, je suis plutôt un suiveur. Beaucoup de gens sont partis au Japon avant moi et en sont revenus enchantés, alors je sais que je ne prends pas un énorme risque en y allant. Ce sera une aventure, c’est sûr, mais pas un saut dans l’inconnu total.
Un plan presque parfait
Me voilà enfin arrivé à l’hôtel. Installé dans le lit, je décide de discuter avec l’IA. N’étant pas vraiment un habitué des avions et des aéroports, je lui demande quelques conseils pour que tout se passe au mieux. Je lui pose notamment la question fatidique : à quelle heure dois-je arriver à Charles-de-Gaulle si mon avion décolle à 12h30 ? Réponse : 9h30. Je me remercie intérieurement d’avoir posé la question, car je ne m’attendais clairement pas à devoir arriver avec autant d’avance !
8h30, le matin du départ. Tout roule : je suis réveillé, opérationnel et surtout large pour me rendre à l’aéroport.
Dans l’ascenseur, je remarque qu’une navette assure le transfert entre l’hôtel et l’aéroport pour 4 €, dix minutes de trajet. Sauf que moi, je sais qu’un ticket de bus classique coûte 2 €. Et là, impossible de ne pas penser à Picsou. Ça, c’était un vrai pionnier : parti d’Écosse, il a fait fortune en Amérique à force d’aventures… et d’économies bien senties.
Un sou est un sou. Pour 2 €, je me dis que je peux sûrement trouver un bus qui va à l’aéroport, pas trop loin à pied, et qui me permettra d’arriver tranquillement à l’heure conseillée par l’IA. J’ouvre donc mon appli de transports et… BINGO : un arrêt à une vingtaine de minutes de marche. Parfait.
C'est avant tout une aventure urbaine
Me voilà donc en route, avec 30 kg répartis entre ma valise et mes sacs pour cette petite aventure — un simple échauffement avant le Japon. Sauf que, comme tout alpiniste aguerri le dirait, il peut être utile d’étudier le terrain avant de s’élancer.
Me voilà donc sur la route, littéralement, avec mes 30 kg de bagages… et des Parisiens sur des engins mécaniques aussi divers que variés qui me frôlent à toute allure. Cette portion dure une bonne centaine de mètres avant que je ne trouve enfin un trottoir salvateur. Fiou !
Le répit est de courte durée : il me faut maintenant traverser la route. Heureusement, un passage clouté se trouve non loin. Malheureusement, le Parisien n’a pas mon temps. Je suis donc contraint d’attendre un long moment, jusqu’à ce qu’une voiture — pionnière à sa manière — daigne s’arrêter pour me laisser passer.
Une fois de l’autre côté, je me retrouve un peu perdu… et franchement embêté. Je ne vois pas vraiment par où passer. Ou plutôt, je vois très bien le chemin, mais j’essaie désespérément de lui trouver des alternatives qui n’existent pas.
Le seul passage possible est un pont avec un dénivelé d’une dizaine de mètres et, surtout, un sentier d’une cinquantaine de centimètres de large. Juste ce qu’il faut pour ma valise, ni plus, ni moins.
À ce moment-là, reculer n’est plus vraiment une option : revenir en arrière me ferait perdre trop de temps. Alors tant pis, je me lance sur le sentier et je dédie cette courte mais épique ascension à Picsou… et à Inoxtag le youtubeur alpiniste, bien évidemment.
Arrivé au sommet du pont, alors que je me sens déjà devenir une meilleure version de moi-même, je sors mon téléphone pour trouver la suite du chemin. En réalité, le plus dur est derrière moi. Le problème, maintenant, c’est le temps : le prochain bus arrive bientôt. Alors je presse le pas.
Le chemin étant plutôt roulant, j’arrive sans embûches à l’arrêt de bus. Il me reste juste assez de temps pour acheter un billet. Une fois fait, je lève les yeux : le bus arrive.
Alors sur mon visage le doute, l’angoisse aussi. Je n’ose pas faire signe au chauffeur… mais le bus s’arrête de lui-même. Je regarde l’écran indiquant la direction. Un seul mot s’affiche : PARIS.
L'argent du beurre
Le chauffeur, au demeurant fort sympathique, m’indique un autre arrêt de bus, pas trop loin, qui pourrait m’emmener à bon port. Je le remercie, lui souhaite la bonne journée… et m’avoue vaincu.
Je décide alors de faire ce que la majorité aurait fait depuis un bon moment déjà : je commande un Uber.
À vouloir être Picsou — aventurier et riche — je me retrouve finalement en Donald : suiveur, et plus pauvre que je n’aurais dû.